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lundi 20 nov 2017
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TRADITION : quand transpirer est une partie de plaisir Suitsusaun, le sauna à la fumée (Chroniques Estoniennes 2)

Clarisse B., Française, fraichement installée dans sa cabane, dans le Sud de l’Estonie, vous raconte ses aventures au milieu des bois, parfois rocambolesques. Ou l’occasion de partager quelques aspects de la culture estonienne.

Samedi dernier, pour me remercier d’avoir fait Liigud, une amie m’a invité à essayer son sauna à la fumée. J’en avais entendu parler comme d’une cabane réservée au fumage de la viande. Aussi y suis-je entrée à reculons, m’attendant à y mourir de chaud. J’en suis finalement ressortie vivante, en béatitude. Quel pied !

 

Suitsusaun, le sauna sud-estonien

Le sauna à la fumée (suitsusaun*, en estonien) est pratiqué dans le comté de Võru et en pays Seto depuis la nuit des temps. Sa particularité ? Il fonctionne sans cheminée, laissant à la fumée du foyer le soin de faire monter la température. Voilà pourquoi en fin de séance il n’est pas rare de remercier le Sausüüjale, littéralement celui qui a avalé la fumée…

Dans le Sud de l’Estonie, le sauna fait office de salle de bain. La plupart des fermes anciennes dispose de cette jolie maisonnette en rondins, généralement constituée de deux pièces (l’une dédiée à l’étuve, l’autre au repos) et bâtie à proximité de l’étang.

Le sauna à la fumée abritait autrefois diverses activités, en plus du bain, parmi lesquelles le fumage des viandes, la délivrance des femmes enceintes, la toilette et l’habillement des défunts, ainsi que la pratique de soins rebouteux. Les modes de vie modernes ont petit à petit restreint ses fonctions, l’instituant comme un lieu de convivialité avec la famille et les amis. Suitsusaun porte en lui d’innombrables traces invisibles des cultures estoniennes d’hier et d’aujourd’hui. C’est pourquoi il a été inscrit à la liste du patrimoine immatériel de l’Unesco en 2014.

Puulpäev, le jour du sauna et autres rituels immuables

Traditionnellement, le sauna à la fumée est allumé le samedi (puulpäev, en seto). Pas moins de quatre à six heures de préliminaires sont nécessaires avant d’y pénétrer : alimenter le feu (aulne et aulne gris, parfois pommier, pour éliminer les suies) jusqu’aux 65-70°C réglementaires (chacun ses habitudes), acheminer l’eau, préparer les martinets et enfin évacuer les fumées. La salle d’étuve dispose d’une petite fenêtre à cet effet (et non d’un avaleur attitré…). Si le déroulement d’une séance de sauna est affaire de tradition familiale, voici les grandes lignes du rituel.

Commencez par vous déshabiller entièrement (n’emmenez pas de maillot de bain). Entrez dans la pièce d’étuve, asseyez-vous sur l’estrade. C’est votre première fois ? Choisissez-bien votre spot : pas trop près du poêle, vous éviterez les montées vertigineuses et les palpitations. Si quelqu’un annonce Jummal sekkä (dieu est avec toi), enchaînez par Jummal hää miis (dieu est un homme bon), une manière d’ouvrir la séance. Ensuite, laissez-vous aller, envelopper par cette chaleur bienfaisante, si possible calmement, voire silencieusement. Dans le cas contraire, vous vous attireriez les foudres de Saunavana, l’esprit du sauna (c’est du moins ce que l’on raconte aux enfants). Dans le même ordre d’idées, ne dites jamais à quel point c’est chaud (palav, en estonien, signifie chaud ou bruler), sous peine d’exposer votre (futur) sauna au risque incendie. Enfin, retenez coûte que coûte vos flatulences, vous verriez des champignons vous pousser là où je pense. Vous connaissez le principe du sauna : verser de l’eau sur des pierres chaudes pour générer de la vapeur. Avis aux débutants : laissez vos partenaires expérimentés prendre les devants car Leil viskama (action de jeter l’eau) nécessite un certain doigté. Suez abondamment.

Combien de temps dure une séance de sauna ? Jusqu’à trois heures, pour un décapage profond. Quoiqu’il en soit, il est d’usage d’alterner sudation et pauses rafraichissantes. Deux options s’offrent à vous : profiter de la salle de repos, à condition de vous couvrir le corps ; plonger dans l’étang ou vous rouler dans la neige (ne hurlez pas, les chaleurs vous auront rendus insensibles au froid).

Vithlema, l’art de fouetter

Qui dit Suitsusaun dit Vithlema. Le principe : un des participants vous fouette le corps avec un martinet fait maison. Un assemblage de branches de bouleau qu’on apprend à confectionner dès l’enfance. Les Estoniens utilisent également l’ortie, à condition que votre gerbe ait été préalablement trempée dans un bac d’eau chaude. Ne vous offusquez pas d’une telle proposition : la flagellation, tonique, agit sur la circulation du sang et aide à éliminer les peaux mortes. Elle annonce généralement la fin du processus de sudation, scellée par des remerciements à l’intention de ceux qui ont préparé le sauna (dont l’avaleur de fumée) : l’heure est venue de vous laver et de manger quelque-chose, le sourire aux lèvres, sans omettre de féliciter votre hôte de ce bon sauna. Qu’est-ce qu’un bon sauna ? Une affaire d’Estoniens !

Suitsusaun est un moment collectif pour prendre soin de soi, du corps, de l’esprit et pourquoi pas de l’âme. Sa maîtrise reste cependant le fruit d’un long apprentissage, entamé dès l’enfance. Essayez, vous en sortirez tout neufs, forts de nouvelles ardeurs. De quoi vous mettre en jambes pour la Saint-Valentin ! Rendez-vous samedi prochain…

Clarisse B.

* Suitsusaun, c’est-à-dire suitsu, fumée, et saun, sauna. Sauna est en vérité la version finnoise (reprise en français et en anglais notamment) du terme estonien saun. Prononcer « saone ».

Suitsusaun, sauna à la fumée, Estonie (Mikitamäe)

Suitsusaun, sauna à la fumée. On reconnait la fenêtre d’échappement des fumées. (Estonie, Mikitamäe. Crédit : VàR.)

 

Suitsusaun, la salle de repos. L'entrée du sauna. (Estonie, Mikitamäe. Crédit : VàR.)

Suitsusaun, la salle de repos. L’entrée du sauna. On s’y détend après l’effort, parfois autour d’une bière. (Estonie, Mikitamäe. Crédit : VàR.)

 

Suitsusaun : le foyer et ses pierres, sur lesquelles on jète de l'eau pour créer la vapeur d'eau. (Estonie, Mikitamäe. Crédits : VàR.)

Suitsusaun, le foyer et ses pierres chaudes, sur lesquelles on jette de l’eau pour créer la vapeur d’eau. (Estonie, Mikitamäe. Crédits : VàR.)

 

Suitsusaun, salle de sudation. Estrades et bassines recouverts de suie. (Estonie, Mikitamäe. Crédits : VàR.)

Suitsusaun, la salle de sudation. Estrade et bassines sont recouvertes de suie. Au premier plan le Viht, ce martinet confectionné avec des branches de bouleau (Estonie, Mikitamäe. Crédits : VàR.)

 




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